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  • Assen LEKARSKI

La disparition d’un journal local fait perdre de l’argent à la municipalité

Mis à jour : 13 mars 2019

Sans la vigilance des journalistes, les dépenses publiques locales augmentent, d’après une nouvelle étude aux Etats-Unis.


[Titre original : “The Hidden Costs of Losing Your City’s Newspaper”. Article traduit de l’anglais par Assen Lekarsky, écrit par Kriston Capps pour CityLab.]



Lorsque la presse locale ferme ses portes, la communauté est perdante. Plus d’audience pour les gens et les leurs histoires. Les dirigeants politiques prennent des libertés quand personne ne les tient pour responsables de leurs actes. Ce dont le grand public n’a plus connaissance peut en fin de compte leur être défavorable. La ville semble plus pauvre, politiquement et culturellement.



La newsroom du Philadelphia Inquirer, en 2009, lorsque les dirigeant ont annoncé la faillite. Joseph Kaczmarek/AP

D’après de nouvelles recherches par des économistes, les zones désertées par l’information locale sont également perdantes sur le plan financier. Les villes dont les journaux locaux disparaissent voient une augmentation des dépenses publiques locales : une conséquence directe du manque d’attention accordé aux contrats signés par la collectivité, d’après les chercheurs qui ont analysé la chute des médias locaux entre 1996 et 2015 aux Etats-Unis.

La perturbation de la couverture des événements locaux par les journalistes est suivie par une hausse des coûts d’emprunts à long terme pour les villes. Le coût des obligations peut augmenter de 11 points suite à la fermeture d’un journal local — une observation qui, d’après les auteurs, n’est par liée à d’autres conditions économiques sous-jacentes. La veille civique réalisée par les journalistes peut donc faire la différence.

Paul Gao, un professeur agrégé en finance de l’Université de Notre Dame et l’un des auteurs de la publication, a trouvé l’inspiration pour ce sujet après un épisode de “Last Week Tonight with John Oliver” sur l’industrie de la presse :

Il s’est attardé sur deux choses : la consolidation des médias nationaux et la fermeture des journaux locaux. L’émission de John Oliver nous a vraiment montré le phénomène, et on a commencé à y penser avec un point de vue d’économiste.

Leur enquête couvre 1596 journaux en langue anglaise évoluant dans 1266 comtés aux Etats-Unis sur la période considérée. Les auteurs excluent les comtés sans journal local (1863). Sur les comtés pertinents, ils observent 296 “disparitions” de journaux locaux — si un journal fait faillite, s’il est absorbé par un autre média, s’il publie moins de quatre fois par semaine ou s’il fusionne pour devenir un nouveau journal. Les auteurs montrent que le phénomène peut être observé à l’échelle nationale.



(Gao, Chang, Murphy)

Si l’on exclut les comtés où exercent de nombreux médias, en mesure d’encaisser la disparation d’un quotidien local — ainsi que les endroits où un journal a été créé (ça existe !) — un total de 204 comtés n’ont plus été couverts que par deux journaux locaux ou moins. En regardant les données des obligations municipales pour ces comtés, les chercheurs ont pu determiner une corrélation entre la fermeture des journaux et les finances publiques. Dans les trois ans suivant la fermeture d’un journal, les coûts des obligations municipales et des obligations-recettes ont augmenté pour les villes concernées. La cause probable est la disparition des services d’investigation autrefois apportés par les journalistes.

“On peut réellement observer les conséquences financières qui doivent être prises en charge par les habitants suite à la disparition des journaux locaux.”

“Il y a déjà des publications qui montre qu’il y a des conséquences politiques liées à la disparition des journaux”, explique Chang Lee, co-auteur de l’article et professeur agrégé en finance à l’Université de l’Illinois à Chigaco. “Mais ça n’a pas d’impact direct sur les habitants. On voulait montrer qu’en s’attardant sur le marché des obligations municipales, on peut réellement observer les conséquences financières qui doivent être prises en charge par les habitants suite à la disparition des journaux locaux.”

Il faut considérer les obligations municipales offrant un rendement comme le taux d’intérêt que les municipalités paient pour emprunter de l’argent sur le marché obligataire, explique Gao. Des rendements élevés signifient qu’une ville ou un comté doit promettre de payer plus en coupons (paiements semestriels aux détenteurs d’obligations) ou plus de capital pour les emprunts souscrits par la ville. En revanche, les rendements secondaires sont les taux d’intérêt des obligations échangées sur le marché: il s’agit plutôt d’un indicateur de la santé financière de la municipalité.

Sans journalistes pour fourrer leur nez dans la gestion des collectivités locales, trois ans après la fermeture d’un journal, les rendements des obligations municipales augmentent en moyenne de 5,5 points, tandis que les rendements obligataires sur le marché secondaire augmentent de 6,4 points (soit des effets statistiques significatifs).

Les hausses de taux sont encore plus prononcées pour les obligations-recettes, et elles augmentent partout dans les États ayant une faible utilisation d’Internet et une mauvaise gouvernance. Voici une explication soignée, tirée de l’article, sur la relation entre les reporters locaux intransigeants et les obligations-recettes :

Les obligations-recettes sont généralement émises pour financer des projets locaux tels que les écoles et les hôpitaux, et sont soutenues par les revenus générés par ces projets. D’autre part, les obligations municipales sont généralement utilisées pour financer des projets de travaux publics tels que les routes et les parcs, et sont adossées à des taxes et redevances locales. Les obligations-recettes nécessitent un examen plus approfondi en raison des flux de trésorerie disponibles générés par ces projets, et ces obligations sont rarement réglementées par le gouvernement national. Le journal local fournit un niveau de surveillance idéal pour ces projets générateurs de revenus, car des projets mal gérés peuvent ainsi être exposés par des journalistes d’investigation. Lorsqu’un journal ferme, ce mécanisme de surveillance cesse également d’exister, ce qui augmente le risque que les flux de trésorerie générés par ces projets soient mal gérés.

Le Rocky Mountain News, par exemple, a remporté quatre Prix Pulitzer dans les années 2000 avant de fermer ses portes à la fin de la décennie. Le journal était connu pour ses reportages d’investigation, en particulier en ce qui concerne les transactions des gouvernements locaux entourant l’aéroport international de Denver. Trois ans après la fermeture de ce journal, l’écart de rendement médian des nouvelles obligations municipales a augmenté de 5,3 points. Entre-temps, le Denver Post a subi des coupes budgétaires dévastatrices.


L’une des principales tâches des chercheurs consistait donc à établir que les coûts plus élevés des obligations étaient le résultat d’une baisse de l’intensité du journalisme local — et non de la dégradation des conditions économiques. Pour prendre en compte ce risque de biais, ils ont choisi plusieurs méthodes. Premièrement, pour rester dans un contexte local, ils ont exclu les obligations d’État de leur analyse. Deuxièmement, pour comparer des choses comparables, ils ont examiné la différence entre les coûts d’emprunt d’un comté qui a perdu sa feuille de chou, et ceux d’un comté voisin de taille similaire — un comté “témoin”— qui l’aurait conservé.


“Il pourrait y avoir un phénomène économique sous-jacent qui influencerait les deux variables en même temps, la fermeture des journaux et la hausse des coûts d’emprunt”, explique Dermot Murphy, troisième auteur de l’article, également de l’Université de l’Illinois à Chicago. “C’est là que nous devons être un peu plus sophistiqués avec nos observations, pour établir le lien de causalité entre les fermetures de journaux et les coûts d’emprunt.”

Gao, Lee et Murphy ont également pris en compte Craigslist comme un indicateur.

L’arrivée de Craigslist dans une ville peut être désastreuse pour les plus petits journaux régionaux, puisque les résidents remplacent leur utilisation des petites annonces payantes par la publication d’annonces en ligne. Pour les comtés aux alentours d’une ville où Craigslist est deployé, la probabilité de fermeture de journaux augmente de 9,6%. De la même manière, en dehors des hubs centraux de Craigslist (comme Boston ou San Francisco), les coûts des obligations municipales ont également augmenté.


L’équipe a présenté ses conclusions à la Society for Financial Studies Cavalcade à l’Université de Yale au début du mois de mai, et ces travaux font l’objet d’une discussion à la Brookings Institution en juillet. (L’article scientifique n’a pas encore été publié.) Cette initiative rejoint un nombre croissant de recherches examinant les impacts étendus de la disparition du journalisme local, de la propension à la politique post-vérité aux lacunes alarmantes dans la surveillance nationale des maladies infectieuses aux Etats-Unis.


Pour ceux qui soutiennent les journaux locaux, les perspectives ne sont pas roses. Aussi important que puisse être journalisme d’investigation pour les marchés financiers locaux, les chercheurs ne s’attendent pas à ce que les journaux locaux se relèvent d’eux-mêmes, même si leur déclin peut coûter plus cher aux contribuables à long terme qu’un simple abonnement.


“Notre analyse suggère que les entreprises de presse, ou l’information qu’elles publient, est un bien public qui vaut la peine d’être fourni”, indique Lee. “Mais si nous ne le finançons pas, personne ne le produira”.


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