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  • Assen LEKARSKI

Les journalistes doivent-ils innover ? 5 points-clés à retenir de la CNMJ

La 9ème édition de la Conférence nationale des Métiers du Journalisme (CNMJ) s’est tenue le 24 janvier, à Paris, en Sorbonne. Journalistes et professionnels du métier se sont rassemblés pour tenter de répondre à la question suivante : “Les Journalistes doivent-ils innover ?”.

Newspayper a retenu pour vous 5 points-clés (pour revivre notre live-tweet c’est par ici).


1) L’innovation n’est pas que technologique


L’utilisation d’une nouvelle technologie ne suffit pas pour faire du journalisme innovant. Mais l’innovation journalistique peut se passer de la technologie. C’est, du moins, ce que semblent penser la plupart des professionnels ayant pris tour à tour place sur l’estrade lors de la CNMJ.


Pour Jeremy Caplan, responsable innovation de la City University of New York (CUNY) et en charge du programme “Entrepreneurial Journalism”, le journaliste peut innover en interrogeant ses communautés et en écoutant ses lecteurs. Il appuie son propos en citant l’exemple du Listening Post :


“Ils avaient installés plus de 100 pancartes telle que celle-ci. Quoi de plus facile que d’envoyer un SMS ? Ils ont eu des milliers de réponses”.


Même Claude de Loupy, fondateur de Syllabs et précurseur de la rédaction automatisée d’articles, suggère que le service apporté par la technologie ne suffit pas pour faire du journalisme en tant que tel :



Pour Marie-Catherine Beuth, rédactrice en chef de Business Insider France, on peut même parler d’innovation de méthode. Il s’agit d’intégrer la notion de feedback et d’adaptabilité dans son métier.

“Oui, les Journalistes doivent innover. On ne va plus avancer de manière linéaire. Désormais, on fait de l’accrobranche”.

2) Le métier de journaliste est en pleine mutation

Quel est l’impact de la technologie sur le métier de journaliste ? Indéniable, selon Jeremy Caplan pour lequel il s’agit de l’ordre naturel des choses, au même titre que d’autres métiers comme celui d’architecte a pu changer ces dernières années.


Arnaud le Gal, journaliste pour Les Échos, affirme que la profession “doit se remettre en question, car elle a perdu son magistère, celle d'être première sur l’information”, la conséquence d’une rupture “technologique et sociétale, celle liée à la massification de l’accès à Internet” comme nous le rappelle Le Monde en racontant l’histoire du premier tweet viral :


“La presse découvrait alors la facilité, grâce aux smartphones et à Twitter, de trouver très rapidement des témoins au plus près d’un événement. Mais aussi, et surtout, qu’elle devait renoncer à l’un de ses privilèges de toujours et l’une de ses raisons d’être : être la première à donner l’information.”

Il existe une perte de sens liée à une obligation de s’adapter à l’audience des réseaux sociaux. Dans la salle, plusieurs témoignages soulignent la nécessité de “faire 10 vidéos par jour” ou remettent en question l’utilisation d’une nouvelle technologie qui peut faire “perdre du temps” plutôt que de “le passer à rencontrer des gens et vérifier des informations”.


Ainsi, malgré l’aide que peut apporter la technologie à la production journalistique, il existe une certaine défiance comme l’indique Laurence Dierickx, doctorante spécialiste des robots journalistes pour qui leur introduction ne semble pas encore faire l’unanimité dans les rédactions parisiennes, alors qu’une rédaction comme celle de Bloomberg intègre l’IA au cœur de sa stratégie éditoriale.


L’intervention du philosophe Bernard Stiegler permet de comparer cette défiance à l’affirmation de l’indépendance du journaliste : “Je ne confonds pas les journalistes et des rédactions - je connais des journalistes qui travaillent contre leur rédactions.”



3) Notre manière de considérer l’information a radicalement changé


Le troisième point de cette conférence porte sur la façon que nous avons de consommer l’information. Selon Bernard Stiegler, citant une enquête parue au journal La Croix, “54% des français n’aiment pas la télévision qu’ils regardent”. En d’autres termes la télévision est citée par les français comme l’une des sources d’informations les moins fiables. Mais paradoxalement, elle est aussi l’une des sources d’information les plus consultées par les français.


Benoît Raphaël, fondateur de Flint, nous rappelle quant à lui le paradoxe de la décennie : celui qui nous fait confondre informations et sollicitations :



La réponse vient peut-être de la transparence. Selon Jeremy Caplan, la défiance envers les médias pourrait être corrigée si les journalistes étaient plus ouverts dans l’explication de leur travail :


4) La formation des journalistes doit s’adapter


Pour Yves Bonnefoy, DGA du groupe Télégramme, la formation continue serait, à elle seule, une astuce à l’évolution de la formation du métier : “La formation continue, avec tous ces investissements, permet aux journalistes de continuer à évoluer dans ce métier qui est en plein bouleversement”. Emilie Chapuis, consultante en innovation, confirme : “Si la gouvernance et le reste des institutions est prête à la recevoir, alors oui, la formation continue est un levier pour l’innovation dans les rédactions”.


Pour les situations plus précaires comme celles des pigistes, la formation tout au long de la carrière peut poser problème. Le témoignage d’Anne Bideault, membre de l’association Profession Pigiste, montre la nécessité de monter en compétences de son côté pour continuer à apporter un service pertinent à son employeur, mais souligne également une part d’hypocrisie sur le financement de la formation des pigistes, absente des budgets.

Ainsi, la formation des journalistes en France est en constante évolution. Elise Plissonneau de l’Afdas présente les derniers chiffres sur la profession. A retenir :

  • La tranche d’âge 36-45 ans est celle se formant le plus aux métiers du journalisme

  • 4000 journalistes formés travaillant dans un titre de presse écrite ou en ligne, soit 77% de l’ensemble des journaliste formés… mais 64% des cartes de presse.

  • Pour explorer les statistiques du métier : https://data.metiers-presse.org/

Quel rôle pour la formation initiale ? Comment les universités et les écoles s'adaptent-elles à la tendance du journalisme entrepreneurial ?


Premier exemple avec l’expérience de Marie-Catherine Beuth, qui a suivi le programme du John S. Knight Journalism Fellowships à l’Université de Stanford. Elle en a tiré plusieurs enseignements sur le savoir-être nécessaire au journalisme entrepreneurial, comme apprendre à dire “Oui et ?” au lieu de dire “Oui mais…”, à contre-courant des habitudes françaises.


Marie-Catherine Beuth a ensuite partagé sa To-Do List du bon journaliste, pour permettre de se dépasser et d’innover :

Cette approche “start-up” se retrouve dans la description du programme Entrepreneurial Journalism de la City University of New York (CUNY), présenté par Jeremy Caplan. Les compétences listées dépassent celles qui sont traditionnellement associées au métier de journaliste, en incluant des notions de marketing, de gestion de produit ou de développement commercial :


Les écoles de journalisme comme l’ESJ de Lille, ou qui préparent à ce métier comme l’Ecole W affiliée au CFJ, travaillent aujourd’hui en mode projet : des projets conduits en groupe comme individuellement. Le but étant de confronter le plus tôt possible les élèves au monde professionnel, comme l’explique l’un des intervenants de l’Ecole W dans Le Monde :


“Les étudiants s’attaquent tout de suite à des stratégies et des problématiques auxquelles les agences du secteur sont confrontés tous les jours.”

Ainsi, lors de ces projets, les étudiants polyvalents se voient attribuer des “briefs” allant autant du domaine du marketing à la stratégie éditoriale et communication digitale en passant par le journalisme, l'entrepreneuriat et l’innovation. Ces projets sont donc une nouvelle forme de pédagogie innovante pour tâcher de répondre aux attentes d’un secteur lui aussi en pleine ébullition, comme l’assure Cédric Rouquette, directeur des études à l’école W :


“Les professionnels ont envie d’avoir des jeunes qui ne soient plus dans la reproduction de ce que leur dit le prof. Les futurs employeurs de nos étudiants veulent être surpris par ce qu’on va leur apporter.”


5) De nouveaux modèles économiques doivent émerger


Enfin, lors de cette conférence, s’est posé la question des nouveaux modèles économiques. Pour illustrer cette problématique, Jeremy Caplan a regroupé les 7 principales sources de revenus pour les médias :


On commence par l’abonnement, le modèle historique de la presse écrite pour fidéliser son lectorat et assurer la stabilité de ses revenus. Après de nombreuses années à proposer leur contenu gratuitement en ligne, et après la chute des revenus publicitaires, les éditeurs mettent progressivement en place des stratégies pour convertir les visiteurs de leurs sites en abonnés numériques. L’une des méthodes les plus en vogue est le paywall qui impose une restriction sur la consultation des articles réservés au abonnés ou au-delà d’un certain nombre d’articles lus sur une période donnée. Attention cependant à un risque côté lecteur, pointé par l’Institut Reuters :


"Nos recherches démontrent que seule une petite minorité de personnes est prête à payer pour l'information. Pour les internautes, un abonnement aux médias paraît déjà cher comparé à Netflix ou Spotify, alors ne parlons même pas de cumuler deux ou trois abonnements."

Comme pour l’abonnement, mais avec une méthode différente, le “membership” repose lui aussi sur le besoin de fédérer une communauté autour du média. Le pionnier en la matière reste le Guardian, qui a réussi à structurer une offre en combinant les abonnements, les dons et la publicité.


Reposant sur l’image de marque du média, mais détachée de sa production éditoriale, la diversification des activités et des sources de revenus est donc une option à la disposition des éditeurs. Il peut s’agir de créer une marque de vêtements tout en animant un média mode et lifestyle comme Bonne Gueule, ou alors réaliser plus d’un tiers de son chiffre d’affaires grâce à l'événementiel comme Le Télégramme voire de créer sa propre monnaie virtuelle comme le fait Usbek & Rica.

Ce qu'il faut retenir


On récapitule les 5 points à retenir de la Conférence nationale des métiers du journalisme :


1) L’innovation n’est pas que technologique

2) Le métier de journaliste est en pleine mutation

3) Notre manière de considérer l’information a radicalement changé

4) La formation des journalistes doit s’adapter à ces nouveaux contextes

5) De nouveaux modèles économiques doivent émerger


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